GUERRES ISRAELO-ARABES

1956 - SUEZ

 

Élaborés de longue date, les préparatifs de l'attaque franco-britannique sur le canal de Suez commencèrent le 3 août 1956. Prétextant la menace qui pesait sur cette voie de passage à la suite du conflit israélo-arabe dans le Sinaï, Londres et Paris décidèrent d'un commun accord d'intervenir.

 

   

Au cours d'un entretien avec le Premier ministre Anthony Eden, l'Air Marshal Barnet s'était engagé à faire plier le gouvernement du colonel Nasser grâce à une offensive aérienne massive. Les plans relatifs à l'opération Mousquetaire - l'attaque sur le canal - prévoyaient aussi le bombardement des aérodromes sur lesquels étaient disséminés les appareils de la force aérienne égyptienne, et ce, pendant les cinq jours qui suivraient le débarquement. De leur côté, les Israéliens, exposant leurs plans à leurs alliés, soulignèrent qu'ils pensaient atteindre sans grandes difficultés les objectifs qu'ils s'étaient fixés : la bande de Gaza au nord et Charm elCheikh à l'extrémité méridionale de la péninsule du Sinaï. Le 24 octobre 1956, dans un accord signé à Sèvres, Français, Britanniques et Israéliens fixèrent au 29 du même mois la date de l'offensive que devait mener l'État hébreu. Les responsables militaires israéliens insistèrent avec force sur la nécessité de détruire la plupart des moyens de l'aviation égyptienne avant le début de leur assaut terrestre. En outre, des avions de transport lourd français devaient pourvoir au soutien logistique de l'armée israélienne, tandis que deux escadrons de chasse de l'armée de l'Air seraient envoyés sur place afin d'assurer la défense des cités d'Israël contre des raids éventuels menés par les Iliouchine I1-28 de l'adversaire.

Les modalités de la mise en oeuvre de leurs moyens aériens communs avaient été à l'origine d'une vie polémique entre Français et Britanniques. C'est ainsi que les premiers s'étaient prononcés pour une action limitée aux aérodromes égyptiens et pour une opération aéroportée qui devait aboutir à la capture, en quatre jours, des objectifs situés le long du canal. De leur côté, les Britanniques estimaient qu'il convenait, avant toute attaque amphibie ou aéroportée, de « casser les reins » à la force aérienne ennemie dans le cadre d'une phase « aéro-psychologique ». Malgré l'avis défavorable exprimé par l'état major de l'armée de l'Air, qui souligna que ces bombardements présentaient l'inconvénient majeur de laisser s'écouler un délai par trop considérable entre les bombardements préliminaires et la mise à terre des forces alliées, les Britanniques s'en tinrent à ce procédé.

 

 

Les forces en présence

Face aux moyens aériens égyptiens, la Royal Air Force déployait quatre squadrons (cent vingt appareils) de bombardement, quatre autres de chasseurs bombardiers (cent appareils) et un squadron de reconnaissance, la Fleet Air Arm disposant de son côté de deux cents avions répartis entre trois porte-avions.

 

 

Quant à l'armée de l'Air, elle mettait oeuvre cent cinquante machines appartenant aux Escadrons 1/3 et 3/3 (trente-six F-84F) à l'Escadron de Reconnaissance 1/33 (quinze F-84F) et aux formations de Transport 1/61, 3/61 et 2/63 (Noratlas et C-47). En outre dix-huit Mystère IV, dix-huit F-84F et quelques Noratlas stationnaient sur le territoire israélien, l'Aéronavale alignant une cinquantaine d'appareils à bord d'un porte-avions. Aux chasseurs fournis par la France la Heyl Ha'Avir ajoutait soixante-neuf avions à réaction et quarante-cinq autres à moteur à piston dont des Boeing B-17. Le plan d'engagement établi par l'état-major des forces aériennes israéliennes prévoyait l'emploi des Glouster Meteor, Dassault Ouragan, North.American Mustang et autres De Havilland Mosquito dans des attaques au sol, la couverture de chasse étant assurée par des Mystère. Avant commencé sa transformation sur le matériel fourni par l'Union soviétique en octobre 1955, l'aviation militaire égyptienne ne disposait, au moment de l'assaut francoritannique, que de deux unités capables d'opérer sur Mikoyan-Gourevitch MiG-15. En outre, une formation équipée de I1-28 achevait son entraînement près du Caire. L'essentiel de la puissance de cette force aérienne reposait cependant sur ses Vampire (quinze avions à Fayid), ses Meteor (douze avions à Fayid) et les machines de transport qu'elle entretenait à Almaza et au Deversoir (soixante appareils environ). Six autres squadrons étaient en cours de conversion ou de dissolution sur divers autres terrains, avec quatre-vingt-quatre avions, la plus grande partie de l'aviation de Nasser étant disposée face aux Israéliens.

 

Copyright Tom Cooper/ACIG.org
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La bataille pour Suez débuta à la fin de l'après-midi du 29 octobre, quand Israël enfonça les positions égyptiennes du Sinaï en deux endroits. Vingt minutes plus tard, seize Douglas C-47 et dix Meteor, passant la frontière à assez basse altitude pour ne pas être détectés par les radars, larguèrent mille six cents parachutistes au débouché oriental de la passe de Mitla. La nouvelle de l'offensive israélienne parvint à l'état-major du Caire à 19 heures, des troupes égyptiennes franchissant le canal en direction de Mitla moins d'une heure plus tard.

Le lendemain, un appareil non identifié attaqua et abattit un Iliouchine I1-14 qui transportait une équipe de journalistes entre Damas et Le Caire et dans lequel aurait dû normalement se trouver le commandant en chef de l'armée égyptienne, le maréchal Amer. Celui-ci ne dut la vie sauve qu'au fait de s'être trouvé à bord d'un autre avion, qui atteignit l'Égypte sans encombre. Au terme de cette seconde journée, quatre Canberra de la Royal Air Force venus tester les réactions de la défense aérienne adverse furent interceptés par des MiG-15 qui parvinrent à endommager l'un d'eux. L'état-major aérien britannique se montra si surpris par l'efficacité de cette intervention qu'il décida de remettre à la nuit les raids aériens, lesquels, normalement, auraient dû avoir lieu de jour.

 


Dans l'intervalle, des Ouragan israéliens avaient réussi à endommager à un point tel le destroyer égyptien Ibrahim al-Awwal, venu bombarder Haïfa, que le commandant de ce navire se trouva dans l'obligation de se rendre. Presqu'au même moment, des MiG 15 de la force aérienne égyptienne détruisaient six véhicules et un Piper Cub près de la passe de Mitla et des Vampire, escortés par d'autres MiG-15, s'en prenaient à des convois israéliens quelque temps plus tard. Le premier combat aérien de cette guerre eut lieu à la fin de l'après-midi du 30 octobre, quand six MiG affrontèrent six Mystère : deux avions égyptiens furent expédiés au sol tandis qu'un appareil marqué de l'étoile de David regagnait sa base sérieusement touché.

En dépit de la rapidité de l'attaque israélienne, la force aérienne égyptienne avait réussi à effectuer une cinquantaine de sorties, ce 30 octobre, la Heyl Ha'Avir en accomplissant de son côté une centaine, dont quelques-unes, très meurtrières, contre les troupes qui tenaient les débouchés ouest de la passe de Mitla.

A 6 heures, le 31, Paris et Londres demandèrent aux deux adversaires d'abandonner leurs positions sur les rives du canal, que les Israéliens n'avaient encore même pas atteint. Comme les responsables britanniques et français l'avaient prévu, les Égyptiens refusèrent d'obtempérer, ouvrant ainsi la voie à l'intervention des deux puissances occidentales. A la tombée du jour, six Vampire égyptiens qui tentaient de s'en prendre à des troupes israéliennes près de Mitla furent accrochés par des Mystère et perdirent deux des leurs. Enfin, un 11-28 lancé contre la base de Lod ne parvint pas à l'atteindre et dut lâcher ses bombes sur Ramat Rachel.

 

 


 

Pendant l'après-midi, les deux aviations. qui n'avaient cessé d'intervenir dans la région de Mitla en appui des unités terrestres, étaient soumises à une rude tension. C'est ainsi que deux Ouragan dont la mission consistait à détruire au sol un détachement d'avions de la force aérienne égyptienne basé à Bir Hama (tout près de Bir Gifgâfa ) furent coiffés par des MiG-15 qui les endommagèrent (l'un d'entre eux fut forcé d'atterrir en plein désert). Les Mystère furent également engagés contre une colonne blindée ennemie. qu'ils ne purent arrêter, un de ces appareils étant même descendu par des Meteor.

C'est au nord, ce 31 octobre. que l'armée israélienne essuya sa seule véritable défaite de la campagne de 1956, quand les unités qu'elle envoya à l'attaque d'Abou Ageila furent repoussées, subissant de grosses pertes. La situation eût sans doute empiré si les chasseurs bombardiers amis n'étaient intervenus en stoppant une formation de chars qui tentait une opération de dégagement depuis El-Arich. Les demandes d'appui aérien furent telles en cette journée que les avions français basés en Israël durent être jetés contre une unité égyptienne qui, partie du canal, avançait vers Abou Ageila. Malgré les pertes qu'elle avait essuyées du fait des tirs venus du sol, la Heyl Ha'Avir enregistra, ce jour-là, beaucoup plus de sorties que la force aérienne égyptienne.

 

Film d'actualité (en Anglais) sur l'intervention de Suez
Film d'actualité (en Anglais) sur l'intervention de Suez (7 minutes 36)

 

L'intervention franco-britannique

L'ultimatum franco-britannique expirant le 31 octobre à 6 heures, les forces qui assuraient la défense aérienne du delta du Nil et du canal de Suez furent mises en état d'alerte maximum. Dans le même temps, vingt I1-18 et vingt MiG-15 destinés à l'origine à l'aviation syrienne furent convoyés par des pilotes soviétiques et tchèques, via l'Arabie Saoudite, jusqu'en Égypte, tandis que des I1-14 arrivaient directement d'Europe de l'Est.

Comme les Égyptiens pensèrent, jusqu'à la dernière minute, que les Français et les Britanniques bluffaient, aucune mesure de black-out ni de dispersion des avions n'avait été ordonnée. Si bien que lorsque apparurent, peu de temps après la tombée de la nuit, les premiers avions français et britanniques, la surprise fut totale. Constituées de Canberra, de Valiant et d'appareils de l'armée de l'Air, trois vagues, parties de Chypre et de Malte, se présentèrent au-dessus des terrains d'AImaza, d'Inchas, d'Abou Sweir, de Kabrit, mais aussi sur l'aéroport international du Caire. Lâchant leurs bombes d'une altitude légèrement supérieure à 12 000 m, les appareils alliés enregistrèrent des résultats pour le moins décevants, quatorze machines ennemies seulement étant détruites au sol. Soucieux de préserver leurs précieux I1-28, les Égyptiens les expédièrent plus au sud, â Louxor, mais seul un Meteor NF Mk 13 réussit à décoller et à intercepter un Valiant, sans toutefois l'abattre.

 

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Une reconnaissance menée par deux Canberra ayant montré l'inefficacité de l'attaque de la nuit, les Franco-Britanniques repartirent à l'assaut, au cours de la journée du le1er novembre, cette fois avec des Canberra, des Venom, des Sea Hawk, des Sea Venom, des Meteor, de même que des Thunderstreak, des Hellcat et des Corsair de l'armée de l'Air et de l'Aéronavale françaises. A la fin de la journée, l'aviation égyptienne était en grande partie neutralisée, tandis que les quelques avions qu'elle avait expédiés contre les Français et les Britanniques étaient balayés du ciel. Au cours de la nuit suivante, le Bomber Command reprit ses sorties contre quatre aérodromes situés dans la région du canal et autour du Caire. Puis, le 2 novembre, les appareils alliés portèrent le coup de grâce en mettant en oeuvre des vagues d'avions qui, se présentant au-dessus de l'objectif toutes les dix minutes, empêchèrent le décollage des intercepteurs adverses. Le même jour, le porte-avions Arromanches, qui avait lancé ses Corsair contre le port d'Alexandrie, fut pris à partie par deux destroyers égyptiens, le Tarek et l'El-Nasr, lesquels durent à leur tour battre en retraite à l'abri d'un rideau de fumée sous les assauts de l'aviation embarquée. Les combats se poursuivirent les 5 et 6 novembre lorsque les porte-avions britanniques visèrent les terrains implantés dans les environs d'Alexandrie afin de détourner l'attention de l'état major égyptien de l'opération qui se préparait contre Port-Saïd et Port-Fouad.

L'offensive aérienne franco-britannique permit aux Israéliens de lancer une attaque massive dans le Sinaï, laquelle obligea l'armée égyptienne à se retirer, de nuit, en direction du canal. Au Caire, le colonel Nasser demandait aux responsables militaires de se préparer à mener des actions de guérilla dans la vallée du Nil et le delta si la situation continuait à se détériorer. Quant à la garnison de Charm el-Cheikh, elle ne pouvait, faute de moyens de transport, que rester sur place et se battre.

 

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Dès le 1er novembre, l'armée israélienne donna l'assaut à la position d'Abou Ageila que les Égyptiens venaient d'évacuer. Ignorant cela, les équipages des blindés de l'Etat hébreu, qui attaquaient de deux côtés à la fois, se tirèrent les uns sur les autres. Ce ne fut que grâce à l'intervention d'un pilote de la Heyl Ha'Avir, qui se rendit compte de la méprise, que les duels d'artillerie prirent fin ; mais huit chars isréaliens avaient été détruits pour rien. Au cours de la nuit, des B-17 bombardèrent la bande de Gaza, pratiquement coupée du reste de l'armée égyptienne qui s'établit à l'abri du canal le 2 novembre.

Malgré l'action aérienne franco-britannique, les Israéliens se heurtèrent à une vive opposition de l'aviation égyptienne au cours de ces journées. Après s'être repliés d'ElArich à Bir Gifgâfa et Bir Rod Salim, les Vampire s'en prirent, au cours de la matinée du 1er novembre, aux parachutistes israéliens qui se battaient à la passe de Mitla. Puis, dans l'après-midi, des MiG et des Meteor NF Mk 13 vinrent survoler le Sinaï, où ils se heurtèrent à des Mystère. Au sud, à Charm el-Cheikh, une bataille difficile s'engagea à partir du 2 novembre, des parachutistes israéliens étant largués à El-Tôr, à l'ouest de la péninsule, tandis que des unités motorisées avançaient le long de la côte est. Le lendemain, des Mustang et des B-17 écrasaient sous leurs bombes les canons lourds égyptiens qui bloquaient les détroits de Tiran et de Ras Nasrani, les défenseurs de Charm el Cheikh capitulant le 5, après une attaque soutenue par des Mustang équipés de réservoirs de napalm et l'arrivée des parachutistes lâchés à El-Tôr.

 

 

L'assaut amphibie et aéroporté franco-britannique

A ce moment, les Français et les Britanniques avaient déjà commencé l'invasion de la zone du Canal avec leurs troupes aéroportées, l'aviation s'employant à préparer le terrain en prenant à partie les rassemblements de blindés, les casernes, les voies de communication, les batteries côtières et les positions d'artillerie antiaérienne situées autour des zones de largage. En outre, le danger que représentait pour l'armée alliée l'unité d'Illiouchine I1-28 repliée sur Louxor fut éliminé par un raid aérien mené conjointement par les Valiant de la RAF et les F-84F français. Un quart d'heure après les premiers largages de parachutistes britanniques sur l'aérodrome de Gamit, les Français sautaient au sud de Port-Fouad. Les attaques aériennes incendièrent de nombreuses villes qui subirent de graves dégâts, tous les moyens de lutte contre le feu ayant été annihilés. La résistance égyptienne, qui se révéla très difficile à éliminer, cessa progressivement après le débarquement, soutenu par l'aviation embarquée, de troupes sur le littoral. En dehors de l'artillerie antiaérienne adverse, les forces aériennes alliées, ayant conquis la maîtrise de l'espace aérien, n'eurent à affronter pratiquement plus aucun appareil égyptien, bien qu'un MiG-15 fût parvenu à détruire au sol, au cours d'une sortie sur l'aérodrome de Gamil, un Venom et deux Sea Hawk.

Quand, le 7 novembre, intervint le cessezle-feu, les Britanniques et les Français étaient en mesure de revendiquer deux cent soixante avions égyptiens - dont deux cent sept à réaction - descendus en combat aérien ou écrasés au sol. De son côté, la Heyl Ha'Avir s'était adjugé huit MiG-15, sept Il28, neuf Curtiss C-46, quatre C-47, trois Dakota civils et un Avro Lancaster, soixantedeux autres machines étant sérieusement endommagées.

Dans le Sinaï, la force aérienne égyptienne avait perdu quatre MiG, quatre Vampire, un Meteor et un Sokol, l'aviation israélienne reconnaissant la destruction d'un de ses Mystère, de dix Mustang, de deux Piper. Quant aux Français, ils eurent à déplorer la disparition d'un seul appareil, un F-84 que son pilote avait été forcé d'abandonner au-dessus du Sinaï à la suite d'un arrêt de son réacteur. Les Britanniques, eux, signalèrent la perte de cinq appareils.


 

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